Al Kindî


Al Kindî
Al Kindî
    Au même siècle où Jean Scot essayait une interprétation néoplatonicienne du dogme chrétien, les califes de Bagdad et tout spécialement Al Mamoûn, qui monta sur le trône en 813, favorisait la diffusion de la culture hellénique par l’institution d’un collège de traducteurs, fondé en 832 ; alors, on put lire en langue arabe l’œuvre complète d’Aristote (moins la Politique) et de son commentateur Alexandre d’Aphrodise, les dialogues de Platon, sans compter les œuvres scientifiques d’Euclide, de Ptolémée et de Galien. La connaissance de ces œuvres se répandit d’abord dans ce pays perse, si disposé à accepter les mouvements d’idées les plus divers.
    Dans quel esprit ces Arabo-Perses reçurent la révélation d’Aristote, c’est ce que montre l’œuvre d’Al Kindî, qui, mort en 872, a écrit quantité de commentaires sur Aristote. Pour lui, la méthode de la philosophie est la démonstration, et sa fin est de s’approcher de Dieu : « Avec l’exercice, écrit-il, la science démonstrative se multiplie, et l’âme se fortifie pour imaginer les formes spirituelles dépouillées de matière. Alors elle s’y assimile et devient en puissance telles qu’elles sont ; séparée du corps par la mort, elle devient en acte telles qu’elles sont. » La fin du savoir, c’est donc, selon une formule d’Aristote souvent reprise par Plotin, l’identité de celui qui sait et de ce qui est su. Quant à la méthode démonstrative, Al Kindî aime à commenter la théorie qu’en donnent les Seconds Analytiques par la géométrie d’Euclide. Il conseille, avant d’employer la démonstration logique, de s’exercer longtemps à la géométrie, dont les exemples sont plus sensibles : c’est en elle qu’on voit le mieux la valeur des règles d’Aristote : ne point entreprendre de démonstration sur un objet avant de savoir d’abord s’il est (an sit) et ensuite ce qu’il est (quid sit) ; partir des premières données de l’intelligence connues par soi (prima intellecta), telles que les axiomes d’Euclide.
    La prétention d’atteindre une physique et une métaphysique démonstratives vient se heurter, chez lui, aux mêmes difficultés que rencontreront toutes les tentatives de ce genre le long du Moyen Age oriental et occidental, et qui tient à une défectuosité profonde de l’œuvre d’Aristote ; les célèbres théories arabes de l’intellect ont pour but avant tout de pallier cette difficulté. Elles veulent établir les principes d’où doit partir la démonstration : leur sens est mis en évidence par ces deux assertions d’Al Kindî : l’objet de la démonstration est la connaissance des formes constitutives des choses ; le point de départ de la démonstration est la connaissance de la quiddité. La première assertion vise un procédé discursif, tel que la pesée, qui permet de connaître le poids, directement inconnaissable, ou l’acte de compter qui nous révèle la quantité ; l’argumentation va ainsi des propriétés les plus connues aux moins connues, de l’accident à l’essence ; la seconde se rapporte à la démonstration euclidienne classique, qui part des définitions. Mais, entre les deux, il y a contradiction, et cette contradiction, comme chez Aristote, ne pourrait être levée que si l’on indiquait un procédé distinct de la démonstration, pour arriver aux quiddités. Le livre d’Al Kindî tourne autour du problème sans le résoudre : les trois procédés de la division, de la résolution et de la définition qui permettent de déterminer avec certitude les genres, les individus et les espèces ne donnent point une solution, puisque Al Kindî ne songe nullement à faire, des universaux de la logique, des formes de la réalité. Tandis que l’existence est connue par les sens, dit-il ailleurs, la quiddité est atteinte « par la méditation, par la spéculation et par la réflexion ». La solution d’Al Kindî est une solution toute verbale, qui est empruntée à Aristote et à ses commentateurs : elle consiste à supposer d’abord le problème résolu par l’existence d’une « intelligence en acte » qui pense actuellement et éternellement tous les intelligibles : cette intelligence n’est pas « dans l’âme » ; dans l’âme se trouve une intelligence en puissance, qui est capable de passer à l’acte, non point d’elle-même (car « rien ne passe par soi de la puissance à l’acte »), mais sous l’influence de l’intelligence en acte, grâce à laquelle elle devient effectivement intelligente. Alors naît dans l’âme « l’intelligence acquise » (intellectus adeptus), qui garde en elle les intelligibles. Naîtra ensuite la quatrième intelligence, l’intelligence démonstrative, qui part des quiddités conçues par l’intelligence. Al Kindî, qui attribue cette théorie des quatre intelligences « à Platon et à son disciple Aristote », est très sobre de détails et sur la nature de l’intelligence en acte et sur la manière dont l’intelligence en puissance y participe.
    Ce qui est certain, c’est la confusion inextricable dans la théorie des notions premières où s’entassent les universaux, les formes intellectuelles, les notions propres à chaque science, constituées en général par des adages tout à fait arbitrairement choisis : par là, Al Kindî pensait pouvoir démontrer les grandes thèses de la physique péripatéticienne : il n’y a pas de vide dans le monde ; il n’y a ni vide ni plein en dehors du monde ; l’âme est cause du mouvement organique ; l’âme est une substance, et atteindre ainsi par le savoir la réalité même des choses. Mais il démontrait aussi, contrairement à Aristote, que le monde devait finir, grâce à cet adage : « Tout ce qui est possible, si seulement on pose un temps infini, doit nécessairement arriver. » Et, puisque le mouvement du ciel est produit par un moteur distinct du ciel, il peut finir, donc il finira.

Philosophie du Moyen Age. . 1949.

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